Auteur, metteur en scène et musicien, Laurent Plumhans aborde la situation du monde contemporain : explosive et tragique. Accentuant la dimension parodique, et jouant sur les émotions, il réussit à concilier profondeur et humour. Multidimensionnel et absurde.

 

Le travail théâtral du jeune auteur Laurent Plumhans se focalise depuis ses débuts sur un thème précis : le lien fort et impactant entre l’intime, principalement observé au niveau du couple, et l’économie. Cette fois encore, il est question des effets dévastateurs d’un système économique qui mène le monde à sa fin. Inexorablement, telle une bombe à retardement.

Traduire un tel thème de manière dramatique, jusqu’à construire un spectacle cocasse, peut apparaître comme une gageure. « J’ai été éduqué de manière autoritaire… » relève magistralement le défi, en tissant de l’intime au planétaire des liens forts et inattendus.

Le jeune couple sur scène se débat dans un monde en état de fracture. Emportés malgré eux par les crises du monde contemporain, que se disent les deux membres d’un couple dans leur intimité ? Quelles sont les pensées – les cauchemars – qui hantent leur quotidien lorsque la certitude d’aller « droit dans le mur » s’impose à l’analyse ? Imaginer que la jeune femme s’imagine enceinte. Que devant l’évidence du désastre, elle tente une échappatoire. Que peut-être cela tourne au meurtre ou au suicide.

Jeu de flûte et allégories

Le spectacle, onirique autant que philosophique, s’interroge sur notre rapport au monde. De l’intime à l’universel, c’est par l’absurde que l’on tente de trouver une porte de sortie. En l’occurrence, celle d’un frigidaire, tantôt lieu de refuge, tantôt lieu de passage d’un univers à l’autre. La subtilité allégorique de la mise en scène s’exprime aussi à travers un arbre minuscule que tente d’arroser le protagoniste ou par le jeu de flûte qui entonne une « Brabançonne » presque mélodieuse.

Selon l’auteur, la Belgique reproduit la situation absurde du monde contemporain : divisé, fracturé, chaotique.  Le mot « est un nom et un adjectif, explique Laurent Plumhans. Et ainsi nous apprenons la grammaire de nos pays et de nos langues respectives. Dans mon pays – je le dis souvent – si mon pays était réellement un pays, je le dis souvent aussi, ce pays pourrait être d’une grande richesse, il est aujourd’hui – un peu à l’image du monde – un incompréhensible chaos ».

Cependant, le monde artistique bruxellois trouve souvent les voies qui permettent de passer au-dessus des frontières internes et de travailler sur une vision commune des aspirations des deux communautés. L’une des spécificités du texte de la pièce est précisément d’être écrite en trois langues. Non pas les nationales, mais celles d’usage : le français, le néerlandais et l’anglais, soulignant ainsi le cosmopolitisme de l’approche, mais aussi les incompréhensions entre communautés. Musicien (violoniste et composition électronique de formation), Laurent Plumhans ne pouvait passer à côté de ce cadeau rythmique qu’est le passage d’une langue à l’autre. « Cela élargit la palette sonore, créée une prosodie particulière. Ce  travail est avant tout au service d’une dramaturgie », confie-t-il. On notera du reste que, sans recourir à l’artifice d’aucun sous-titre, le texte de la pièce est parfaitement compréhensible par un public francophone. Voire francophile.

Incarner la folie du monde

On pouvait craindre un spectacle didactique, d’autant que des penseurs et penseuse de l’économie tels Thomas Picketty, Paul Jorion, Bernard Stiegler, ou Cynthia Fleury s’invitent à l’appui du propos. Il n’en est rien. Le parti-pris parodique, le rythme de la mise en scène et surtout la qualité du jeu des acteurs donnent à l’ensemble une allure proprement irrésistible. Avec une mention particulière pour une Emilie Maréchal capable d’incarner au plus profond la folie de notre monde.

A voir jusqu’au 4 mai (20 h) au Théâtre Marni à Bruxelles. Adaptable dans les trois langues, le spectacle est appelé à tourner des deux côtés de la frontière linguistique et à l’étranger.

Le texte est lauréat ARTCENA 2019.

Photos Margot Briand.

Didier TELLIER