C’est un « work in progress », une expo/ occupation pacifique qui veut donner un visage aux oubliés du confinement. Le travail d’un artiste politique.

Que devient-on, quand artiste plasticien, on se voit contraint de ranger ses pinceaux ? Jérôme Tellier préparait sa prochaine expo lorsqu’est intervenue la fermeture du centre culturel qui devait accueillir ses dernières œuvres. Depuis presque un an, les reports se sont multipliés. Sans aucune certitude de date à faire figurer sur ses affiches, il a provisoirement renoncé à monter ses châssis.

Depuis le début, celui qui s’est formé à Saint-Luc exprime sa vision – noire – d’une société minée par une logique financière inhumaine, sous la conduite de dirigeants complices. Sa peinture comme ses dessins s’inscrivent dans une démarche radicalement contestataire. Rien d’étonnant que ses pas l’aient conduit à rejoindre ceux des « sans papiers », dont on ne parle plus guère depuis l’arrivée d’une certaine pandémie. C’est dans les locaux de l’ULB et de la VUB, sur les vitres et les murs de la cafétéria, que s’exposent les portraits qu’il a réalisés des occupants, sous une revendication explicite : « Régularisation pour tous les sans papiers ».

Présent sur les lieux depuis la fin du mois de février, le jeune artiste de 26 ans explique :  L’idée de départ était de faire des portraits et aussi de raconter l’histoire des « sans papiers » qui le voulaient bien, afin de partager avec le public les raisons de cette occupation. A cette installation se sont rajoutés des écrits des occupants et un travail fait de tissus et de peintures du collectif des artistes du Béguinage.

Avec détermination, il précise sa démarche. Et ne mâche pas ses mots, quitte parfois à heurter ou énerver.

Cette exposition nous permet de voir ce que peut être de l’Art utile. À l’opposé de l’Art contemporain qui divise et abrutit. L’Art utile connecte et instruit. Cette exposition crée un pont entre les manifestants et ceux qui voient l’exposition. Par exemple après l’une de leurs premières manifestations, les étudiants de l’ULB ont quitté le campus du Solboch pour rendre visite aux sans papiers. L’exposition a alors permis un premier contact.

Un art de terrain

L’exposition n’est pas détachée des sans papiers. Lorsque vous voyez les portraits, derrière se trouvent les manifestants. Ce n’est pas un reportage sur une misère qui se trouve à l’autre bout du monde, dont je prendrais des photos pour l’exposer dans une galerie à Bruxelles pour que des bourgeois puissent les regarder en se croyant nobles et généreux, puisqu’ils prennent le temps de regarder cette misère, tout en continuant de toucher les dividendes des entreprises qui ont créé cette misère, et leur appartiennent. Non. Ici, c’est de l’Art de terrain. Lorsque vous voyez l’exposition, ensuite vous pouvez parler avec les manifestants, et voir ce que vous pouvez faire concrètement pour les aider. Et ils ont des solutions : on fait des tracts, on fait des occupations, on connecte avec les autres luttes, et on fait pression sur le gouvernement. Vous voyez, aider c’est facile.

Le fantasme inatteignable de l’art contemporain

La démarche artistique ne se distingue pas du réel, elle se veut en prise directe avec celui-ci. On ne se contente pas de présenter une fiction, on présente une fiction qui est un outil pour agir. Maintenant que vous avez vu l’exposition, que vous avez compris les problématiques de la société, que vous avez connecté avec les  manifestants, que vous avez fait des liens avec les autres causes qui vous tiennent à  cœur, ou vous concernent directement, vous pouvez vous mobiliser avec eux, pour  réclamer ce qu’ils demandent, et ils se mobiliseront avec vous pour réclamer ce que  vous demandez. La liberté n’a pas de limite quand les intérêts de chacun sont  communs.

« Régularisation pour tous les s ans papiers » n’est pas seulement une exposition «work in progress» parce que dessiner tous les manifestants et recueillir leurs témoignages prend du temps. C’est un work in progress, parce que sa finalité n’est pas de distraire un public dans un espace contenu. Sa finalité est de changer la loi,  pour régulariser tous les sans papiers. 

À ce titre le fantasme inatteignable pour l’art contemporain de faire du spectateur un  acteur, est atteint. L’Art contemporain ne peut pas faire du spectateur un acteur, parce  que l’Art contemporain c’est le non sens, c’est le vide, c’est l’immobilisme. Les œuvres  n’ont pas de sens, les spectateurs ne peuvent donc pas y participer. L’Art de Lutte, à l’inverse, donne des outils pour agir au spectateur. L’Art de Lutte fait du spectateur un acteur. Il demande  au spectateur de manifester pour faire changer la réalité.

J’aimerais bien humaniser les policiers

Outre l’aspect militant, cette exposition a une autre utilité sociale. Les sans papiers manifestent pour être considérés. C’est un travail qui mène à une cohésion, une meilleure estime de soi, et  donc un bon vivre ensemble. Mohamed – un des sans papiers de l’occupation – m’a dit que ce travail de dessin humanisait les personnes dessinées. De fait, lorsque la régularisation sera accordée à tous les sans papiers, j’ai envie d’aller réaliser le même type de travail avec  des policiers. Je ne parle pas de la nécessité d’humaniser les policiers  pour rigoler. Parce que je me suis fais agresser par des policiers, qui m’ont étranglé pour leur plaisir. Au commissariat, ils m’ont dit que j’étais leur distraction  pour la soirée, et je sais que si je n’avais pas été blanc, les policiers m’auraient lâché moins rapidement à chaque fois qu’ils m’étranglaient. 

J.G