L’écrivain-voyageur Philippe Cantraine a posé ses valises au bord d’un étang urbain bruxellois.  Tel James Stewart dans le film d’Hitchcock, c’est de sa fenêtre qu’il mène l’enquête.  Un roman policier à plusieurs entrées, entre migration et confinement.

Il y a deux ans, nous écrivions ici même tout le plaisir que nous avions eu à découvrir la publication précédente du romancier, nouvelliste et poète Philippe Cantraine, qui, avec son « Jour du débarquement de la flotte américaine » nous plongeait dans une satire pseudo-historique ayant pour cadre un Sénégal contemporain. Nous nous étions délectés, principalement par la capacité de l’auteur à s’amuser des registres narratifs et à jouer des degrés d’humour en prenant le lecteur à témoin.

Une nouvelle fois, l’auteur nous étonne, en s’aventurant cette fois, de manière singulièrement immobile, sur les chemins de la littérature… policière. En effet, c’est de sa fenêtre – dans le roman comme dans la réalité – que l’auteur dirige son récit, sous forme d’enquête. Le décor est planté avec minutie : c’est celui de trois squares plantés de statues, témoins néo-classiques ou art-nouveau, de l’époque où ils abritaient la belle société du début du XXème siècle. Aujourd’hui, à quelques pas des immeubles imposants du Conseil et européen, les lieux jouxtent l’un des quartiers les plus populaires de la capitale. D’où le titre : « Les gens de Saint-Josse ». L’intrigue criminelle, les victimes, le mobile, tout conflue vers le parc, mais les protagonistes viennent de Saint-Josse et y retournent. 

Le sommeil des oiseaux

Un meurtre est commis, féminicide à coup sûr. On n’en dira pas plus. Les codes du genre sont respectés. Entre en scène un Commissaire plutôt placide, habitué à faire du surplace, et son adjoint davantage respectueux des obligations administratives que ne l’est son supérieur, que l’âge a affranchi des servitudes, quelles qu’en soient la nature. Mais l’essentiel du récit ne réside pas dans la résolution de l’énigme. Ce sont les habitants du quartier et l’environnement où s’entrecroisent les existences qui constituent le véritable centre d’intérêt de l’auteur.

Les lieux chargés d’histoire contiennent avec difficulté l’arrivée des migrations contemporaines. Dans la chaleur de la nuit, on croise un tailleur syrien en quête de papiers et de reconnaissance, des commerçants originaires du Maghreb ou des plaines d’Anatolie, un naturaliste- chaman, des groupes de bavards inciviques venus d’un peu partout, dont les jacassements gênent le sommeil des oiseaux. Les traces laissées par la fuite des pays en guerre comme les restrictions à la liberté dues à une certaine pandémie alourdissent l’atmosphère et, dans l’enchevêtrement des destinées, nourrissent les préjugés. Reste aux deux policiers à trouver un chemin qui élucide le mystère….

Les héros du quotidien

Philippe Can traine, ancien diplomate et grand voyageur, a nourri son œuvre littéraire des lieux où il a vécu et dont il connaît l’histoire et les modes de vie des habitants. Cette fois, le voyageur s’est arrêté, et laisse libre cours à ses réflexions. Mais la méthode n’a pas changé. Tel un Colombo bruxellois, le Commissaire Depauw conduit ses déductions au gré d’indices qui servent de prétexte à ses extrapolations. Le narrateur, pour sa part, observe les protagonistes et commente avec érudition leurs échanges et leurs gesticulations, à coup de considérations quasi-philosophiques ancrées dans les rappels historiques. Sont très présentes également les préoccupations contemporaines telles l’avenir de la planète, entre réchauffement climatique et insouciance dans la gestion des déchets, ou les menaces sanitaires, dans un contexte de pandémie et de confinement. Généralement bienveillant vis-à-vis des personnages mis en scène, héros du quotidien ballottés par les courants de l’histoire, le regard de l’auteur se fait volontiers sévère lorsqu’il s’agit de dénoncer le défaut de responsabilité collective et les manques éducatifs ou culturels. Le square devient alors, par une sorte d’hyperbole, le, la représentation d’une décharge sauvage que vient confirmer le pire des crimes, tout aussi sauvage. Quant à la clé de l’énigme, c’est bien le chaman amateur d’oiseaux qui la détient plutôt, on l’aura compris, que les policiers détrônés par les moyens modernes d’investigation.

Dans une langue foisonnante, le récit transforme le quotidien en universel et lance le lecteur captif sur les pistes que lui ouvrira son imagination. Authentique œuvre littéraire, où les fidèles retrouveront avec plaisir la plume du poète et le regard de l’entomologiste, « Les gens de Saint-Josse » ravissent par la virtuosité formelle où s’entremêlent les différents plans du récit, au service de préoccupations extrêmement contemporaines.

J. G

« Les gens de Saint-Josse », L’Harmattan,-Sénégal, 2020, 240 p.